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André Scherb explore les formes de mémoire à travers une abstraction libre et incarnée portée par la fluidité du geste et l’intensité de la couleur. Sa recherche vise à reconstruire une mémoire multisensorielle en dépassant les frontières entre abstraction et figuration. Il prend ainsi ses distances avec la perception immédiate du monde, tout en cherchant à en révéler la présence fragile. La tension entre ce qui persiste et ce qui s’efface traverse l’ensemble de son œuvre. En 2022, il intitule son exposition à Hennebont Le chemin se fait en marchant. Emprunté au poète espagnol Antonio Machado, ce titre condense l’esprit de sa démarche : une traversée du paysage, mais aussi un cheminement intérieur où la création se construit pas à pas, dans une attention progressive au vivant. Quelle relation entretenir avec le monde végétal à l’heure où il apparaît profondément menacé? Pour Scherb, il ne s’agit ni d’illustrer la nature ni d’en produire une image idéalisée. Tenter d’approcher le vivant suppose un déplacement du regard et de la posture même du peintre : ne plus chercher à décrypter ou maîtriser le réel, mais devenir récepteur des forces qui le traversent. Cette intuition rejoint les paroles du penseur brésilien Ailton Krenak[1] : « La vie n’est pas quelque chose autour de nous mais quelque chose qui nous traverse de l’intérieur comme de l’extérieur. Il n’y a pas d’environnement - ni de vie environnante - il y a seulement un flux, un continuum dont nous sommes l’acte de métamorphose. » Nourrie d’immersions dans les forêts et les jardins, la pratique de Scherb cherche moins à représenter le végétal selon une logique descriptive qu’à capter des dynamiques de croissance, de fragilité et de métamorphose. Face à l’énigme du vivant, il tente d’accompagner un devenir plutôt que de fixer une apparence. Il s’agit de rendre perceptibles des forces invisibles, selon la formule de Gilles Deleuze, et de trouver un écho entre les flux du monde et ceux qui nous habitent. Depuis 2021, la série Matrice approfondit cette orientation. En résonance avec les intuitions morphologiques de J. W. Goethe, les formes qui émergent dans ses œuvres ne relèvent pas d’une structure stable préconçue, mais de processus génératifs proches du vivant lui-même. Certaines semblent croître, se déployer ou se dissoudre sous le regard, comme si l’image demeurait en état de transformation permanente. Dans l’atelier, la peinture se construit comme un palimpseste, entre recouvrements et effacements. Les transparences de pigments, de cendres végétales et de sable laissent apparaître les états antérieurs du travail, tels les dépôts d’une mémoire en mouvement. Le geste oscille entre contrôle et lâcher-prise, méditation et présence corporelle. La peinture vise moins à montrer qu’à faire éprouver. Dans une proximité avec la pensée de Maurice Merleau-Ponty, le réel n’y apparaît jamais comme une donnée immédiatement visible, mais comme une présence opaque, traversée de réminiscences et de sensations enfouies. C’est dans cet espace d’« entre » que se déploie le travail de Scherb : entre mémoire et perception, apparition et effacement, abstraction et présence du vivant. Comme l’écrit François Jullien, l’écart ne sépare pas seulement, il produit un espace de circulation et d’intensité. Les œuvres réunies dans « Être traversé » proposent ainsi une expérience sensible où la peinture continue de se transformer dans l’acte même du regard. [1] Ailton Krenak est philosophe et chef du mouvement autochtone brésilien de l’ethnie krenak. Il est cité par le philosophe Emanuele Coccia dans Métamorphoses, 2021, p. 211.
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